fbpx

Pour m’excuser auprès de Dame Nature.

Voilà pourquoi j’ai décidé de convertir mes parcelles de vignes en appellation CROZES-HERMITAGE, SAINT-JOSEPH et HERMITAGE en 2008. Cette conversion à l’agriculture biologique représente un des points forts de ma vie professionnelle. Vous savez, cette sensation d’aller de l’avant en prenant les bons chemins. Et ce, malgré les difficultés, les risques, les contraintes et les coûts. Ces derniers n’ayant rien enlevé à mes convictions 12 ans après. Bien au contraire !

Aujourd’hui, je vais essayer de faire le point sur ce sujet incroyablement vaste et important. Et parfois même clivant. Vous parler des bienfaits, des avancées, des espoirs, des luttes mais aussi des déceptions, des incompréhensions et des désillusions. Un tour d’horizon avec mes mots, mon expérience et mon état d’esprit en cette période très particulière où les excès de l’agriculture, et notamment ceux des élevages industriels, apparaissent comme les responsables des maux actuels (1).

Mais commençons par le début.
C’est quoi la bio en viticulture ?

C’est zéro désherbant chimique. Ces molécules de synthèse (exemple glyphosate), pourtant si efficaces et pratiques, sont strictement interdites. Pour limiter la présence d’herbes dans ses vignes, le viticulteur bio devra alors utiliser d’autres moyens que ceux de la chimie.
Et vlan…! Voici déjà le premier point de polémique de cette agriculture dite plus respectueuse de l’environnement. Une polémique d’ailleurs justifiée. Je m’explique. Donc finis les désherbants chimiques pour limiter la présence des adventices dans les vignes. Pour les remplacer, nous allons utiliser le pétrole. « Alors ma p’tite Dame, qu’est-ce que je vous sers : la peste ou le choléra ? ». Et oui. Pour ne pas nous laisser envahir par l’herbe, c’est notre joli tracteur qui ronronne au gazole que nous allons utiliser pour remuer la terre et calmer ainsi les ardeurs de ces millions de petites plantules qui ne demandent qu’à grandir et vivre en paix. Dans les vignes plus étroites, ce sera un tracteur plus petit à chenille mais toujours aussi amateur de ce liquide magique qui a fait la fortune des « Ewing » pour ceux qui se souviennent (2). Pour les pentes les plus importantes, c’est le rotofil essence qui va entrer en action. Et même le cheval, utilisé dans mes parcelles d’Hermitage et de Saint-Joseph tourne aussi indirectement au pétrole avec les besoins mécaniques nécessaires à la production de sa pitance. Adieu veaux, vaches cochons et belle image d’Épinal. Il ne reste finalement que la pioche qui n’utilise pas de pétrole. A moins que…
Ainsi, j’entends souvent des personnes me rétorquer que la non utilisation des produits de synthèse fait place à l’utilisation massive de pétrole. Et que ce n’est pas mieux. Soyons honnête et avouons que ce n’est pas faux ! Voilà donc un argument qui se tient. Mais pour moi, il n’est pas suffisant. Parce que des évolutions importantes émergent pour limiter cette consommation d’énergie fossile. Je veux parler du matériel moins énergivore, des techniques alternatives au travail du sol, de la limitation du nombre de passages, du changement de doctrine disant qu’un bon paysan est un paysan qui doit avoir un sol aussi nu que mon pauvre crâne. Et puis d’ailleurs, la mauvaise herbe, comme ils disent, n’est pas si mauvaise que ça. Ainsi, les choses avancent avec l’objectif de la bonne direction. Mais pour ça, il faut rompre avec ses habitudes confortables et essayer de trouver des alternatives. Donc, OUI, le pétrole remplace en partie la chimie. Mais, NON, ce n’est pas un argument de discrédit de l’agriculture biologique.

Ensuite, l’agriculture biologique est une liste de produits de traitement autorisés et une autre de produits interdits. Et vlan ! Deuxième polémique : « oui… mais vos voisins en agriculture conventionnelle (3) pulvérisent en même temps vos parcelles quand ils traitent avec des produits chimiques… ». Voilà encore un nouvel argument bien concret. Bien réel et justifié encore. Sauf que les techniques de pulvérisation s’améliorent pour réduire les disséminations. Une réglementation interdit les pulvérisations au-dessus de 19 km/h de vent (4). Que si contamination il y a, elle sera très faible. Et puis, c’est tout de même balo de discréditer une technique amélioratrice en mettant en cause les techniques des voisins. Le plus cohérent serait peut-être d’aller voir ces mêmes voisins et de leurs demander, à lui, pourquoi il ne passe pas le cap du bio (5).
Mais revenons à nos moutons. Enfin, à nos vignes et aux traitements si vous êtes encore là.
Donc les vignes sont comme nous les humains. Elles peuvent choper des maladies. Deux principalement : l’oïdium et le mildiou. En bio, deux produits de lutte sont utilisés : le soufre pour le premier et le cuivre (vous savez, la bouillie bordelaise que vous pulvérisez sur vos tomates si vous avez le bonheur d’avoir un jardin) pour le second. Des produits plus ou moins naturels. Et vlan, troisième polémique ! Bon, nous en parlerons plus tard si vous le voulez bien de celle-là. Donc le cuivre et le soufre qui sont, point important, des produits de contact. Des produits qui restent à la surface du végétal sans pouvoir pénétrer dans les parties vertes de la vigne. Contrairement aux produits utilisés en agriculture conventionnelle qui eux, sont systémiques. C’est-à-dire qu’ils pénètrent à l’intérieur de la vigne, dans toutes les parties vertes y compris dans le raisin. Bien que cet aspect soit très positif pour le viticulteur qui a ainsi son traitement à l’abri des lessivages causés par la pluie, c’est en revanche un peu moins favorable pour le consommateur qui risque de retrouver dans son verre quelques molécules pas franchement désirées. « Euh…Vous reprendrez bien un sucre ?… ».

Et puis, l’agriculture biologique, c’est un troisième volet dans le cahier des charges du vignoble. Celui de la fertilisation, de la nourriture amenée chaque année aux ceps de vigne. C’est ce que nous préconise depuis toujours l’agronomie : les plantes mangent et boivent pour produire des feuilles, des rameaux et des raisins. Il est donc nécessaire de remplir le frigo après chaque repas ou récolte. Pour l’eau, la pluie s’en charge très bien normalement. Pour les nutriments, tant qu’il ne pleuvra pas de caca, nous devrons compenser les pertes par des apports. Une manière de penser l’agriculture qui peut être discutée mais compte tenu que j’ai aussi un métier et un temps compté, je vous demande de bien vouloir me faire grâce de ce point de précision. Donc, ces apports correspondent aux engrais que nous allons devoir apporter chaque hiver. « Le recours aux produits issus de synthèse industrielle ou de traitements chimiques de produits naturels est interdit » (6).
Donc, pour résumer,

la viticulture biologique interdit les désherbants chimiques, les produits de traitement de synthèse et les engrais chimiques.

A la cave, le cahier des charges de l’agriculture biologique se poursuit en proposant une liste de produits interdits et une liste de produits autorisés. Pour faire court, même si les produits et les techniques prohibés sont nombreux, ceux et celles autorisés en bio évoluent et augmentent. Dans ce sens, je ne sais pas si on peut réellement remercier l’industrie vinicole de vouloir assouplir les contraintes du bio et ainsi répondre à la demande en hausse des consommateurs par l’augmentation des volumes de production. Ce que je sais, en revanche, c’est que la liste des produits autorisés permet tout de même de vinifier et d’élever ses vins sans trop de difficultés en proposant au final des cuvées sans défaut et un potentiel de garde aussi long que celui des vins conventionnels. Contrairement d’ailleurs à une croyance populaire encore très ancrées dans la tête de beaucoup.

J’ai abordé dans cette première partie de ma présentation ma vision de l’agriculture biologique dans sa partie viti-vinicole. Mes petites 12 années de recul me permettent de dire que le bio est différent et certainement un peu plus compliqué que l’agriculture conventionnelle. Cependant, le fait de travailler sur un végétal tel que la vigne, qui est assez robuste et finalement peu sensible aux maladies, le fait d’être dans un couloir rhodanien assez venté donc moyennement sensible aux maladies, le fait d’avoir une grande partie des parcelles en zone mécanisable, et bien, tous ces faits me permettent aujourd’hui de dire qu’une conversion est à la fois possible et même plutôt aisée. Fort de ce constat, je regrette que ce type de production ne se soit pas plus développée. Et notamment dans notre belle appellation CROZES-HERMITAGE où, le grand confort, semble encore tenir la première place.

Ensuite, pour moi, la bio, ce n’est pas que cette partie strictement liée au suivi rigoureux d’un cahier des charges qui permet d’imprimer le label AB sur son étiquette. Pour moi, le bio va bien au-delà.

Et pas seulement pour moi d’ailleurs. Je voudrais ici m’arrêter quelques mots pour rendre un sincère hommage aux vigneronnes et vignerons d’après-guerre. Celles et ceux qui ne se sont pas laissés assourdir et aveugler par les sirènes des vendeurs de produits chimiques. Celles et ceux qui n’ont pas choisi la facilité de cette puissante industrie chimique. Celles et ceux qui ont décidé de se mettre à la marge de la société bien-pensante. Qui ont choisi le camp des difficultés à produire et à commercialiser leurs vins plutôt que de gagner du temps et de l’argent. Tout cela parce qu’ils avaient au fond d’eux cette petite voix qui leur disait « la chimie n’est pas le bon chemin ». Ce sont ces personnes-là qui ont LE seul mérite. Ce sont ces personnes-là que nous devons remercier pour avoir résisté et combattu avec courage. Ce sont ces précurseurs que nous devons respecter et ce sont sur personnes-là que nous devons nous inspirer pour avancer. Fin de l’hommage.

A mes yeux, l’agriculture biologique doit être une philosophie globale et cohérente. Je suis par exemple toujours surpris de voir le label « AB » sur des bouteilles « lourdes » (7). Certes, elles sont supposées être plus jolies, plus luxueuses et certainement plus efficaces pour véhiculer une image de vin de qualité. En revanche, ces bouteilles demandent plus de matériaux et d’énergies à la production. Génèrent plus de polluants pour le transport. Idem pour le recyclage. Pourtant l’épaisseur du verre n’a aucun impact sur la qualité de conservation du doux breuvage. Seul différence : l’esthétique. Bien cher payé au regard des préjudices causés. Et tout cela, sous couvert d’un label normalement en lien avec la protection de notre environnement. Pas des plus cohérents à mes yeux.
D’autres exemples pourraient être citées. Mais mon désir n’est pas là. Il serait simplement de prôner une plus grande cohérence dans nos agissements.

Pour conclure, je dirais que l’agriculture biologique est plus complexe et moins confortable que celle en conventionnelle. Disposant de moins de solutions pour répondre aux différents problèmes rencontrés dans les vignes ou à la cave, les paysans doivent optimiser et élargir leurs compétences. Trouver de nouvelles alternatives. Approfondir des connaissances anciennes et oubliées. Pour cela, l’agriculture biologique favorise le travail en groupe, la mutualisation des connaissances, des expériences et des savoir-faire.

Et tout cela n’est rien en rapport à l’agriculture biodynamique je j’aurais bientôt le plaisir de vous présenter. 

*********

(1) https://www.franceculture.fr/emissions/de-cause-a-effets-le-magazine-de-lenvironnement/de-cause-a-effets-du-mardi-08-decembre-2020
(2) « DALLAS…ton univers impitoyable ». Les moins jeunes se souviendront. Pour les autres, c’est une trop longue histoire…
(3) Définition de conventionnelle : « Qui résulte d’une règle, tacite ou explicite, acceptée par tous ». Ceci alors que dans l’histoire de l’agriculture le mode de production biologique est archi majoritaire compte tenu que la chimie n’est réellement présente que depuis l’après guerre. Ainsi l’utilisation du mot « conventionnel » pour baptiser l’agriculture chimique permet l’assimilation de cette technique auprès de la population en faisant penser que cette agriculture est bien la règle.
(4) https://www.notre-planete.info/actualites/4534-epandage-pesticides-riverains-maisons
(5) Durant l’écriture de cet article, j’ai eu mon audit annuel d’ECOCERT (organisme certificateur en BIO). Cette année, un prélèvement de feuilles et rameaux a été réalisé sur ma parcelle d’HERMITAGE. Objectifs : doser plus de 150 molécules chimiques pour en apprécier, ou non, la présence. Je ne manquerai pas de vous communiquer les résultats.
(6) https://lot-et-garonne.chambre-agriculture.fr/fileadmin/user_upload/National/FAL_commun/publications/Nouvelle-Aquitaine/GUIDE_VITI_conduite_bio_2016.pdf
(7) Les bouteilles vides de 75 cl proposées par les industrielles (peu nombreux) vont de 420g l’unité à plus d’un kilo.

Crédit photo : pixmania.

0 commentaires

Soumettre un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

J’ai souvent entendu des personnes me demander si mes vins bios sont meilleurs parce qu’ils sont bios. Pour connaître la réponse, je vous propose de les déguster. Pour cela, vous trouverez toute ma gamme dans ma boutique en ligne : boutique en ligne du domaine laurent habrard.